
- Hé Débilos !
- Mmmm ?
- L'art se distingue de la nature
comme le faire (facéré) se distingue de l'agir ou de l'effectuer
en général (agere), et le produit ou la conséquence de l'art se
distingue en tant qu'œuvre (opus) du produit de la nature en tant
qu'effet (effectus). En droit, on ne devrait appeler art que la
production par liberté, c'est-à-dire par un arbitre qui place la
raison au fondement de ses actions. Car, bien qu'on se plaise à
désigner comme une œuvre d'art le produit des abeilles (les
gâteaux de cire édifiés avec régularité), cela ne s'entend
toutefois que par analogie avec l'art ; dès que l'on songe en effet
que les abeilles ne fondent leur travail sur aucune réflexion
rationnelle qui leur serait propre, on convient aussitôt qu'il
s'agit là d'un produit de leur nature (de l'instinct), et c'est
uniquement à leur créateur qu'on l'attribue en tant qu'art. Quand,
fouillant un marécage, on découvre, comme c'est arrivé parfois,
un morceau de bois taillé, on ne dit pas que c'est un produit de la
nature, mais de l'art ; sa cause productrice a pensé à une fin, à
laquelle ce morceau de bois est redevable de sa forme. Au demeurant
aperçoit-on sans doute aussi de l'art en toute chose qui est
constituée de telle façon qu'une représentation de ce qu'elle est
a dû nécessairement, dans sa cause, précéder son effectivité
(comme c'est le cas même chez les abeilles), sans que pour autant
cette cause ait été en mesure de précisément penser l'effet ;
reste que, quand on désigne une chose comme constituant absolument
une œuvre d'art, pour la différencier d'un effet produit par la
nature, c'est toujours une œuvre de l'homme qu'on entend par là.
L'art, en tant qu'habileté de
l'être humain, se distingue aussi de la science (comme le pouvoir
du savoir), à la manière dont le pouvoir pratique se distingue du
pouvoir théorique, ou la technique de la théorie (comme
l'arpentage se distingue de la géométrie). Et, dans cette mesure,
on ne désigne pas non plus comme constituant de l'art ce qu'on a le
pouvoir de faire dès lors que simplement l'on sait ce qui doit être
fait et que l'on se borne donc à connaître suffisamment l'effet
recherché. Seul ce que l'on n'a pas aussitôt l'habileté de faire
du simple fait qu'on le connaît de la manière la plus parfaite
relève de l'art. Camper décrit très exactement les propriétés
que devrait avoir la meilleure chaussure, mais il ne pouvait
assurément en faire aucune .
L'art se distingue aussi de
l'artisanat ; le premier est dit libéral, le second peut être
nommé aussi art mercantile. On regarde le premier comme s'il ne
pouvait répondre à une finalité (réussir) qu'en tant que jeu,
c'est-à-dire comme une activité qui soit en elle-même agréable ;
on regarde le second comme constituant un travail, c'est-à-dire
comme une activité qui est en elle-même désagréable (pénible)
et qui n'est attirante que par son effet (par exemple, à travers
son salaire), et qui peut par conséquent être imposée de manière
contraignante. Afin de savoir si, dans la hiérarchie des corps de
métier, les horlogers doivent être tenus pour des artistes et les
forgerons, en revanche, pour des artisans, il faudrait disposer d'un
autre angle d'appréciation que celui que nous faisons nôtre ici ;
car il faudrait prendre pour point de vue la proportion des talents
qui doivent nécessairement se trouver au fondement de l'une ou
l'autre de ces activités. Quant à déterminer si, même entre ce
qu'on appelle les sept arts libéraux, il n'en est pas quelques uns
qui auraient dû être mis au nombre des sciences et d'autres
comparés à des métiers, je ne veux pas en débattre ici. En
revanche, que dans tous les arts libéraux soit en tout cas requise
une certaine dimension de contrainte ou, comme l'on dit, un
mécanisme, sans quoi l'esprit, qui dans l'art doit être libre et,
seul, anime l'œuvre, n'aurait aucun corps et s'évaporerait
entièrement (rôle que jouent, par exemple, dans la poésie
l'exactitude et la richesse de la langue, en même temps que la
prosodie et la métrique), il n'est pas inutile de le rappeler, dans
la mesure où beaucoup de nouveaux éducateurs croient apporter la
meilleure contribution possible à un art libéral en y supprimant
toute contrainte et en le transformant, de travail qu'il était, en
un simple jeu.